L’Artère vitale de la voie vers l’omniscience
Conseils sur l’artère vitale de la voie vers l’omniscience[1]
par Khenchen Ngawang Palzang
Je m’incline aux pieds de mon guru, protecteur incomparable !
Ce corps doté des libertés et avantages est une grâce exquise et rarissime[2].
Seul le mérite accumulé antérieurement nous y donne accès ;
Ce n’est pas une affaire de chance, ni de magie.
Alors, appliquons-nous sans tarder au Dharma !
L’impermanence et la mort, ces ennemis redoutables,
Rendent impuissants les puissants et les mènent à leur perte.
À ce moment-là, on n’a pas de compagnons,
Mais seulement le bon et le mauvais karma empilé antérieurement.
S’il en va ainsi, consacre-toi à ce qui est certain de t’être bénéfique – le saint et divin Dharma !
Ceux qui prennent refuge en toute confiance
Dans les protecteurs infaillibles[3] – le guru et les Trois Joyaux –
Ne s’égarent jamais. Cependant, prendre refuge
Avec une motivation hypocrite ou ambitieuse
Orientée uniquement vers notre propre paix –
Une telle disposition d’esprit est un obstacle sur la voie de l’éveil.
Comprends que l’idéation derrière tes attitudes et comportements égoïstes
Est une ennemie, une goule qui, à coup sûr, te perdra !
La volonté d’atteindre l’éveil pour le bien des autres –
Si tu l’as, de quelle autre vertu aurais-tu besoin ?
Les résultats viendront, comme le fruit d’une graine saine.
En ces temps dégénérés, les grands discours
Sur la vacuité et la simplicité n’aident pas notre esprit.
Tout comme un médicament se transforme en poison si l’on fait fi de la posologie,
De nos jours, la plupart des gens se perdent avec la « vacuité ».
Une vertu qui serait utile en cette vie et dans celles à venir
Perd son potentiel si elle est évidée par des concepts de vacuité[4]
Donc, tandis que tu jouis du support de ce corps
Et de la bonne fortune d’être soutenu par un ami spirituel,
Consacre-toi avec le corps, la parole et l’esprit à ce qui est riche de sens, et dédie-toi au Dharma.
Examine minutieusement ce qui est positif et négatif, distinguant ce qu’il faut cultiver de ce qu’il faut abandonner.
Applique les antidotes aux pensées qui vagabondent dans ton esprit.
Évite les attitudes et comportements égoïstes comme si c’était du poison.
L’esprit qui souhaite atteindre l’éveil en aidant les autres,
Tu ne dois jamais le perdre.
Ne lâche jamais l’artère vitale de la voie vers l’omniscience !
L’esprit reposant naturellement, la nature du réel, ta condition innée –
Ce n’est jamais grâce aux analyses de l’esprit discursif qu’on les voit[5].
Ils n’apparaissent pas non plus à l’esprit qui a sombré dans la torpeur.
La base de l’être spontanément présente, le naturel vide,
Est la disposition nue et naturelle de l’esprit
Qui se dévoile dans l’état de lucidité où les sujets et objets de l’intellect sont introuvables.[6]
Tu t’y relieras en empruntant la voie du guru-yoga,
Et, propulsé par les accumulations de mérites et de sagesse, qui en sont les causes[7],
Tu trouveras la certitude en ton for intérieur[8].
De nos jours, fascinés par les discours verbeux, exotiques et non pertinents,
La plupart des gens qui prétendent être pratiquants du Dharma sont égarés.
En somme, à notre époque et dans les circonstances actuelles,
Chacun doit scruter son propre continuum mental
Avec attention et vigilance,
Analyser finement ce qui doit être cultivé et abandonné,
Et découvrir l’aorte, la ligne de vie unifiant les voies des sūtra et des mantras !
À Daloung, à une occasion où l’on franchissait la logique, ces conseils furent offerts par celui qui porte le titre de Kathok Khenpo. Vertu !
| Traduit en français par Vincent Thibault (2025) sur la base de la traduction anglaise de Joseph McClellan (2024, avec l’assistance éditoriale de Nyinjyed N.T.).
Bibliographie
Éditions tibétaines
mKhan po ngag dgaʼ. gSung ʼbum ngag dbang dpal bzang, vol. 2, pp. 93–96. Khreng tuʼu, n.d. BDRC W22946.
mKhan po ngag dgaʼ. gSung ʼbum kun mkhyen ngag gi dbang po, vol. 1, pp. 138–140. sNga ʼgyur kaḥ thog bcu phrag rig mdzod chen moʼi dpe tshogs. Khreng tuʼu: Si khron mi rigs dpe skrun khang, 2017. BDRC W4CZ364088.
Source secondaire (en anglais)
Ngawang Pelzang, Khenpo. A Guide to The Words of My Perfect Teacher. Translated by Dipamkara with the Padmakara Translation Group. Boston: Shambhala, 2004.
Source secondaire (en français)
Ngawang Palzang, Notes de mémoire sur le Chemin de la Grande Perfection, traduit par le Comité de traduction Padmakara. Plazac : Padmakara, 2014.
Version : 1.0-20250401
-
Le titre qui figure au catalogue est gdams pa dal 'byor drin bzang, ce qui pourrait se traduire par « Conseils sur la grâce exquise des libertés et avantages ». Néanmoins, ce titre est simplement basé sur les premiers mots du texte, ce qui laisse croire qu’il était initialement sans titre. Nous lui en avons donné un qui nous semblait plus éloquent, inspiré par un autre vers du texte. ↩
-
Les huit libertés (dal ba brgyad) consistent à ne pas être 1) né en enfer ; 2) un fantôme affamé ; 3) un animal ; 4) un dieu à la longue vie ; 5) membre d’une communauté non civilisée ; 6) né à une époque où les bouddhas sont inconnus ; 7) attaché à des vues erronées ; 8) affligé d’incapacités empêchant la compréhension et la communication. Les cinq avantages personnels (rang 'byor lnga) consistent à 1) avoir un corps humain ; 2) pouvoir vivre dans une région du monde où la doctrine prévaut ; 3) jouir de facultés intactes ; 4) ne pas être piégé dans un métier ou un mode de vie toxique ; 5) avoir foi dans les enseignements et les êtres éveillés. Les cinq avantages circonstanciels (gzhan 'byor lnga) consistent à vivre à une époque où 1) un bouddha est apparu ; 2) un bouddha a enseigné le Dharma ; 3) les enseignements demeurent ; 4) il y a des gens qui les pratiquent ; 5) il y a des enseignants qui ont la bonté d’enseigner. Pour une discussion détaillée de ces sujets par Khenpo Ngaga lui-même, voir ses Notes de mémoire sur Le Chemin de la Grande Perfection. ↩
-
Infaillibles ou, plus littéralement : qui ne trompent pas. ↩
-
« Perd son potentiel » traduit go skabs med, littéralement, « n’a pas de chance ». ↩
-
Traductions alternatives : de l’intellect affairé, de la conscience rationnelle. En fait, blos spros pas dpyod pas… pourrait se traduire plus littéralement par « grâce à des analyses concoctées par l’esprit qui embellit ». Dans l’édition antérieure, non datée, on lit plutôt blo spros pas spyad pas, littéralement, « par un intellect engagé dans la prolifération conceptuelle ». ↩
-
La traduction anglaise dit : « the intellect’s objects and agencies are nowhere to be found ». Notre interprétation est que cet état transcende la dualité entre percepteur et objet de la perception. ↩
-
Dans les discours sur les sens ultimes (don dam bden pa) ou définitifs (nges don), on ne trouverait pas d’affirmation comme quoi les accumulations de mérites et de sagesse causent « la nature nue de la disposition de l’esprit », laquelle est sans cause, non née, sans demeure, immuable, non périssable, etc. Toutefois, en accord avec ce que le Khenpo disait plus tôt, à savoir que « de nos jours, la plupart des gens s’égarent avec la “vacuité” », il met ici l’accent sur le sens provisoire selon lequel l’accumulation de mérites et de sagesse est la cause des finalités ultimes de la voie. La raison en est que, sans ces accumulations au niveau de la vérité relative, nous n’aurions aucun moyen d’accéder à la vérité ultime. ↩
-
Ici, « for intérieur » traduit blo, l’un des nombreux termes dont dispose la langue tibétaine pour parler de l’esprit, termes qui doivent être traduits selon le contexte. En général, il dénote l’aspect de l’esprit qui juge, soupèse, analyse et oriente – le tout, de façon dualiste. Plus haut, dans le texte, il a été traduit par « intellect » et « attitudes ». Dans d’autres contextes, il vaut mieux le traduire par « activité mentale », « intellection », « ratiocination », « esprit ou conscience ordinaire », ou tout autre synonyme renvoyant à l’aspect actif de l’esprit fonctionnant dans un cadre sujet-objets. Aucune de ces traductions ne semblait convenir ici, compte tenu du syntagme prépositionnel kho thag nang nas (« au fond, à l’intérieur »). En anglais, le traducteur a employé le mot soul, non pas au sens métaphysique d’une âme ou essence personnelle permanente (ce qui est doctrinalement inadmissible dans le bouddhisme), mais simplement au sens familier de ce qui, en nous, réfléchit beaucoup. ↩